Dans un monde idéal, les médicaments et autres interventions de santé n'auraient que des avantages et pas d'inconvénients. Dans le monde réel, ce n'est pas le cas, mais certains trouvent difficile de regarder en face les limites et les dommages de l'activité médicale. Des données publiées dans Prescrire au fil des années remettent parfois en cause ce que l'on a appris à la fac, des habitudes bien ancrées, certains avis de spécialistes, et autres certitudes plus ou moins durables. D'où la tentation de regarder ailleurs.
Regarder ailleurs et ne pas voir que les médicaments aux effets anti-VEGF utilisés dans les cancers ont aussi parfois des conséquences graves telles que des dissections artérielles (lire "Médicaments anti-VGEF" dans le n° 439 p. 353-354). Regarder ailleurs et ne pas voir les effets d'un médicament sur un enfant à naître quand sa mère y est exposée (lire "Antidépresseurs IRS et grossesse : troubles neuropsychiques à long terme ?" dans ce n° 444 et "Éfavirenz et microcéphalie" dans le n° 440 p. 435). Regarder ailleurs et ne pas voir que des patients sont maltraités dans des lieux de soins ou dans leur famille (lire "Enfants en danger en France" dans le n° 429 p. 535-540 et "Maltraitances au sein des structures de soins" dans le n° 437 p. 214-218). Regarder ailleurs et ne pas voir que la prégabaline et le tramadol prescrits trop facilement sont une porte d'entrée pour certains patients dans une dépendance sévère (lire "Abus et dépendances à la prégabaline en hausse en France et ailleurs" dans ce n° 444 et "Opioïdes en France" dans le n° 441 p. 533-538). Regarder ailleurs et ne pas voir les risques des perturbateurs endocriniens présents dans de nombreux produits de consommation (lire "Risques confirmés des perturbateurs endocriniens" dans ce n° 444).
Regarder ailleurs pour ne pas se sentir responsable ? Ainsi pendant le procès du Mediator° commencé en septembre 2019, beaucoup de personnes appelées à la barre, pour le compte de la firme Servier ou des autorités publiques, ont rejeté la responsabilité sur d'autres, pour justifier qu'elles n'aient rien vu, rien fait. Beaucoup de soignants en France n'auront pas non plus vu ni eu écho de ces aveux d'irresponsabilité dans les médias professionnels qui eux aussi ont semblé regarder ailleurs.
Dans le domaine de la santé, beaucoup de choses sont désagréables, indésirables, on aimerait qu'elles n'aient pas eu lieu, qu'elles n'arrivent pas. Mais si on veut qu'elles n'arrivent plus, ou le moins possible, il faut regarder en face les limites de la médecine et de la pharmacie, du système de santé, de la politique de santé, analyser ce qui nuit au lieu de soigner. Et oser se battre avec détermination pour limiter les dégâts, partout où ils sont évitables. Dans l'intérêt des patients.